Un carré vert olive, presque austère, à la surface craquelée comme une terre asséchée. On le porte au nez avant même de le toucher : une odeur boisée, légèrement animale, très éloignée des mousses parfumées auxquelles nos salles de bains nous ont habitués. Le savon d'Alep ne cherche pas à séduire immédiatement. Il impose plutôt sa présence, comme un objet qui aurait traversé les siècles sans se soucier des modes.
C'est précisément ce qu'il a fait.
Un artisanat vieux de plus de trois mille ans
L'histoire du savon d'Alep remonterait à la fin de l'Antiquité, dans les ateliers de la vieille ville d'Alep, en Syrie du Nord - l'une des cités habitées en continu les plus anciennes du monde. Sa recette n'a, depuis, quasiment pas changé : de l'huile d'olive, de l'huile de baies de laurier, de l'eau et une soude d'origine végétale extraite de plantes du désert comme la salicorne. Rien d'autre. Aucun colorant, aucun parfum de synthèse, aucun conservateur - seulement quatre ingrédients, et un geste que l'on affine depuis des générations.
La fabrication elle-même est un rituel de patience. L'huile d'olive est versée dans une cuve enterrée avec de l'eau et la soude végétale, puis chauffée à ébullition dans d'immenses chaudrons de cuivre pendant plusieurs jours d'affilée. L'huile de laurier n'est ajoutée qu'à la toute fin, en quantité variable selon la douceur recherchée. La pâte encore chaude est ensuite étalée à même le sol de l'atelier, découpée à la main en cubes réguliers, puis empilée selon un motif en colonnes aérées qui permet à l'air de circuler entre chaque savon. Commence alors la phase la plus longue : un séchage naturel qui dure de neuf mois à un an, durant lequel le savon durcit, sa teinte verte en surface virant lentement vers un beige doré à cœur - la marque visuelle d'un savon d'Alep qui a eu le temps de vieillir comme il faut.
Une reconnaissance mondiale, enfin officielle
Le 3 décembre 2024, l'UNESCO a inscrit l'artisanat du savon Ghar d'Alep - « ghar » signifiant laurier en arabe - sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Une reconnaissance très attendue par les artisans, qui rejoint celle d'autres savoir-faire emblématiques déjà classés par l'organisation, comme la baguette française ou le flamenco espagnol. Selon l'UNESCO elle-même, entre la moitié et les trois quarts des familles d'Alep resteraient liées, d'une manière ou d'une autre, à la fabrication ou au commerce de ce savon - une proportion qui donne la mesure de ce que cet artisanat représente dans le tissu social de la ville.
Cette inscription intervient à un moment particulièrement chargé pour la Syrie et pour Alep en particulier. La guerre civile, à partir de 2011, a durement frappé la production : les ateliers historiques du cœur de la vieille ville ont été endommagés, parfois détruits, et une partie des savonneries a dû fermer ou s'exiler - en Turquie, au Liban, plus loin encore en Europe. La production, qui avoisinait plusieurs milliers de tonnes par an avant le conflit, s'en est trouvée durablement affectée. Ce contexte donne à la reconnaissance de l'UNESCO une résonance particulière : elle ne célèbre pas seulement une technique, mais la survie d'un métier que l'histoire récente a mis à rude épreuve.
Une transmission de main en main
Ce qui frappe, quand on s'intéresse à l'histoire du savon d'Alep, c'est à quel point ce savoir-faire n'a jamais appartenu à une industrie, mais à des familles. Pendant des siècles, les maîtres savonniers d'Alep se sont transmis leurs méthodes de père en fils, sans jamais les coucher entièrement par écrit - un peu comme les recettes de cuisine levantines dont on ne trouve la juste mesure que dans la main de celui qui les exécute. Plusieurs de ces familles savonnières, certaines établies depuis le XIXe siècle, ont ainsi traversé les bouleversements politiques et économiques de la région sans jamais abandonner le geste.
Parmi elles, la famille Zanabili est aujourd'hui l'une des références les plus citées de cette tradition - un nom qui revient, encore et toujours, dès qu'on évoque la fabrication authentique du savon d'Alep selon la méthode ancestrale : chaudrons de cuivre, découpe à la main, séchage long. Une histoire de transmission familiale qui illustre, mieux qu'un long discours, ce que signifie perpétuer un artisanat à travers les guerres, les exils et les frontières redessinées.
Un geste que nous choisissons de perpétuer
C'est cette même exigence - la lenteur assumée, le refus du raccourci industriel - que l'on retrouve dans le savon que nous proposons. Un carré simple, sans artifice, qui ne doit sa couleur ni son parfum à rien d'autre que l'huile d'olive et le laurier qui le composent. Le tenir en main, c'est tenir un objet qui aurait pu naître ailleurs, plus vite, moins cher - et qui a choisi, comme le safran ou le miel qui l'accompagnent dans nos coffrets, de rester fidèle au temps qu'il faut vraiment pour bien faire les choses.
Un savoir-faire aujourd'hui protégé, une tradition qui continue de se réinventer d'atelier en atelier - la preuve que certains gestes, aussi anciens soient-ils, n'ont pas fini de traverser les siècles.
