Un pétale, entre deux doigts, presque translucide. On le froisse légèrement et un parfum s'élève, dense, un peu miellé, un peu fruité, jamais tout à fait sucré - rien à voir avec l'odeur plate des roses ornementales des fleuriste. C'est cette différence, immédiatement perceptible, qui a fait de la Rose de Damas bien plus qu'une fleur décorative : une matière précieuse, disputée depuis des siècles entre parfumeurs, médecins et cuisiniers.
Une botanique plus complexe qu'il n'y paraît
La Rosa Damascena n'existe pas à l'état sauvage. C'est un hybride, né du croisement de plusieurs espèces - Rosa gallica, Rosa moschata ou phoenicia, et Rosa fedtschenkoana selon les études les plus récentes menées sur son ADN. Une rose composite, en somme, fabriquée par la nature et l'homme conjointement, quelque part entre la Perse et le Levant.
Son nom, pourtant, est presque trompeur. La plupart des botanistes s'accordent aujourd'hui à situer son véritable berceau en Perse, du côté de Shiraz, davantage qu'à Damas elle-même. Mais c'est Damas, carrefour commercial incontournable de son époque, qui lui a donné son identité : c'est par cette ville, relais obligé des routes marchandes entre la Perse et la Méditerranée, que la rose s'est faite connaître de l'Occident.
Un voyage entre Avicenne et les croisés
L'histoire de sa diffusion tient presque du roman. Au tournant du Xe et du XIe siècle, le médecin et philosophe perse Avicenne serait le premier à avoir mis au point la distillation de l'huile essentielle de rose - une avancée technique qui allait transformer une simple fleur ornementale en matière médicinale et cosmétique de premier plan. L'Empire perse, où la rose tenait une place si centrale qu'on le surnommait parfois « l'Empire des roses », diffusa cette culture jusqu'à Damas, alors avant-poste stratégique, réputé pour ses jardins.
C'est de là que les croisés, au retour de leurs expéditions vers la Terre sainte, rapportèrent la rose en Europe. La légende attribue au chevalier Robert de Brie le mérite d'en avoir ramené un plant vers 1254, dans la ville de Provins, qui devint dès lors un haut lieu de la culture rosière en France. Quelques siècles plus tard, au XVIIe siècle, c'est la Bulgarie qui prit le relais à grande échelle, dans la région de Kazanlik - toujours appelée aujourd'hui la Vallée des roses - avant que la technique et les plants ne soient à leur tour transplantés vers la Turquie, puis vers le Maroc, où les tribus berbères de la région de Kelaat M'Gouna en firent une autre vallée des roses, sur un tout autre continent.
Ce que les dieux et les prophètes en ont fait
Comme le safran, la Rose de Damas n'a jamais voyagé sans légendes.
Dans la mythologie grecque, on raconte qu'elle serait née des larmes d'Aphrodite, déesse de l'amour, mêlées au sang de son amant Adonis mortellement blessé - un mariage de la douleur et de la beauté qui a fait, depuis, de la rose le symbole universel de l'amour et de la beauté éternelle. Une autre légende, plus tardive, prête à Cléopâtre l'habitude de parfumer les voiles de ses navires à l'eau de rose avant d'accoster, pour que son parfum précède son arrivée et annonce, à elle seule, la séduction à venir.
Dans le monde musulman, la rose occupe une place plus sacrée encore. En persan, on la surnomme Gol-e Mohammadi - littéralement « la fleur du prophète Mohammed ». Une tradition tenace l'associe directement à lui : certains récits racontent qu'elle serait née de sa sueur, ou de son sang, faisant de la rose rouge un symbole de martyre et de dévotion. Ce lien sacré perdure très concrètement aujourd'hui : chaque année, la Kaaba, à La Mecque, est lavée lors d'une cérémonie solennelle à l'eau de rose de Kashan, en Iran - l'un des hauts lieux historiques de sa culture.
Parfumerie, médecine, cuisine : une même fleur, trois vies
Peu de matières premières naturelles ont conquis à ce point trois univers aussi différents.
En parfumerie, la Rose de Damas reste l'un des ingrédients les plus recherchés et les plus coûteux au monde. Deux techniques permettent d'en extraire le parfum : la distillation, qui exige environ trois tonnes et demie de pétales pour un seul kilo d'essence, et l'extraction aux solvants volatils, plus gourmande encore, qui nécessite près de 700 kilos de pétales pour un kilo d'absolue - une matière plus « ronde », plus dense, que l'essence obtenue par distillation. Rien d'étonnant, donc, à ce que la cueillette elle-même obéisse à une cadence stricte : environ cinq kilos de pétales à l'heure par cueilleur, dès sept heures du matin, avant que la chaleur ne dissipe les huiles volatiles - un rythme qui n'est pas sans rappeler celui du safran. Les plus grandes maisons continuent de la faire venir de Bulgarie, de Turquie ou du Maroc pour composer leurs parfums les plus précieux.
En médecine traditionnelle, son usage remonte, là encore, à Avicenne : onguents, baumes pour la peau, remèdes contre les inflammations. Aujourd'hui encore, des travaux de recherche s'intéressent à ses propriétés apaisantes - une revue scientifique récente évoque un effet significatif de l'aromathérapie à la rose de Damas sur l'intensité de douleurs aiguës, sans que cela en fasse, à ce stade, un traitement médical reconnu.
En cuisine enfin, elle occupe une place immense dans les gastronomies perse et levantine : l'eau de rose parfume les loukoums, les pâtisseries au miel et aux amandes, certains riz de fête, tandis que les pétales séchés viennent, parfois, relever un plat mijoté d'une touche florale inattendue. Peu d'ingrédients traversent avec autant d'aisance la frontière entre le sucré, le salé et le sacré.
Une fleur qui a aussi traversé la guerre
Comme le savon d'Alep, la Rose de Damas porte aujourd'hui une histoire contemporaine plus douloureuse. En décembre 2019, l'UNESCO a inscrit les pratiques et savoir-faire liés à la rose damascène du village d'Al-Mrah, en Syrie, sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité - une reconnaissance qui, comme pour le savon, vient saluer un artisanat rural directement affecté par des années de conflit. La rose, ici encore, n'est pas seulement une matière précieuse : c'est un fil qui relie des générations de cueilleurs, dans des villages où la récolte reste, comme celle du safran, un geste manuel, précis, et strictement saisonnier.
C'est cette même fleur, aux pétales à peine froissés, que l'on retrouve infusée dans l'un de nos thés - une note florale délicate, héritée directement de cette longue histoire perse et levantine. C’est cette même fleur que l’on retrouvera bientôt dans la senteur sophistiquée de notre bougie parfumée composée par Francis Kurkdjian, associant la rose de Damas à la prune, l'abricot à l'amande…..
Ce que raconte au fond la Rose de Damas, c'est une histoire familière : celle d'une matière née quelque part entre la Perse et le Levant, façonnée par des routes commerciales millénaires, et qui continue, encore aujourd'hui, de porter en elle la mémoire de tous les mondes qu'elle a traversés - sacré, sensuel, médicinal, culinaire - sans jamais avoir eu à choisir entre eux.
